OUVRE-MOI LA ROUTE

(Extrait des nouvelles "liste noire")

Il est 20 heures, je suis assis par terre, comme le gourou d'une secte paresseuse, et je grignote tranquillement quelques noix de cajou. J'attends ma petite amie depuis plusieurs minutes, sans être pressé ni stressé, en espérant même qu'elle ait un empêchement d'ultime instant. J'avais préparé un petit apéro sympa, un kir au bourgogne aligoté, le vrai de vrai ! Je ne sais pourquoi, mais j'ai comme une envie de partir là où elle ne me trouvera pas ! Hier, elle semblait tellement désemparé lorsqu'elle m'a dit : - S'il te plait, je ne sais plus pourquoi je vis. Ouvre-moi la route ! 

 J'aurais donc ce pouvoir de guider le chemin de quelqu'un ? Pourtant, moi-même, à chaque croisement de hasard, je ne sais pas quelle direction prendre. L'hiver, parfois, nos pensées partent où l'on aimerait pas qu'elle aillent, et c'est l'hiver ...

Là , aujourd'hui, justement, mon esprit s'égare dans un brouillard opaque. Je ne me sens pas capable d'aider cette femme à vaincre ses démons. Je la connais depuis quelques semaines à peine, et je trouve que depuis, la trace de ma vie s'éloigne de mes pas les plus prévisibles. J'ouvre la bouteille en avance. Je me sers un verre dans une attente fragile et sournoise.

Etre seul me convient bien.

J'ai une sorte de vie intérieure qui plonge les autres dans un climat étranger, mais m'offre un bien être personnel délectable. Rire, chanter, parcourir le plaisir à toute vitesse, c'est ça le bonheur sans fard ! Ne pas se poser des tonnes de questions qui mèneraient à une réponse unique. Je ne crois pas à l'uniformité des âmes. Je ne crois qu'à l'intelligence de capter une évidence invisible à l'œil nu. Un silence n'est-il pas souvent plus révélateur que certaines diatribes ?

Sarah est jolie certes, Sarah est instruite certes, mais Sarah ne s'accorde que peu de rêves, peu d'extravagances, alors elle sombre dans un "sauve qui peut" effrayant. Je ne suis pas et ne serai jamais un acteur de son film, un spectateur tout au plus ! Comment pourrais-je lui souffler son avenir, je ne suis ni un prophète, ni un devin. - Je recherche une vie de couple harmonieuse ! me dit-elle. 

Le mot couple me rend nerveux, comme si l'on me comparait à un oiseau en cage. De fins barreaux, là où le couple se reflète parfaitement dans une sorte de vérité intangible, comme deux mandarins tapant du bec pour tuer le temps. Le bruit des bottes dans l'escalier puis le couloir me ramène à la réalité. Sarah arrive, elle est là devant moi, plus belle que jamais. Sans doute se fend t-elle d'inverser la tendance. Je sais déjà que rien n'y fera. Pas plus son décolleté à faire bander le "père Fourasse" que son porte-jarretelles débordant de sa jupe avare en tissu !

Elle s'imagine que le miroir doit lui renvoyer une femme sexy, pas pour elle, mais pour celui qu'elle aime ! Elle n'a rien compris ! Je ne suis pas à la recherche de quelqu'un, mais de quelque chose. Je fuis les faux semblants, les images déjà coloriées, les secrets de polichinelle. Je veux juste écrire une histoire, peindre un paysage inconnu, caresser le corps d'une passante aux yeux clairs. J'aime surprendre, j'aime découvrir, j'aime offrir. Je me suis enfermé volontairement dans ce carcan, pour ne pas avoir à me disculper, si un jour un frisson se posait de nouveau sur ma peau. J'ose à peine croiser son regard. Je sens bien que nos différences s'affichent. Malgré un sourire de convenance, nous savons tous les deux que le vent a tourné. Du bout des lèvres, elle se décide à boire sans modération. Peut-être passerons nous une dernière nuit ensemble, mais l'important est ailleurs ...