LE MANQUE

(Extrait du "monde d'Edwin"- Nouvelle de Didier LEMOINE)

Je viens de passer des heures à m'imaginer respirer ton corps. Je me souviens de tout, même des années les plus lointaines, quand ton sourire était un bijou de chez Cartier, et ta peau plus belle qu'une émeraude. Je donnerai mon âme pour retrouver cette lumière, celle qui m'éclairait comme une évidence lorsque ta présence suffisait à me convaincre d'être heureux. Je te câlinais, je te désirais, chaque jour un peu plus que le précédent. Ce soir, il y a comme une pâle distance entre cette vie et celle d'aujourd'hui. Ce soir, il y a comme un supplice à me rappeler de toi. Je ne suis pas triste, juste installé dans le reflet d'une étoile qui ne brille plus ici. Le temps est précieux et s'écoule de plus en plus prestement, loin de satisfaire ma bonne humeur et mon humour de toujours. J'apprivoise les années qui me restent, pourtant je ne suis qu'un pantin gesticulant sur le pont de mon bateau à la dérive. La pluie des images du souvenir s'abat sur ma quiétude, sur ma colère aussi, celle de t'avoir laissé t'éloigner, sans comprendre qu'un jour il serait sans doute trop tard. J'avance malgré tout, en évitant de laisser trop de traces, par peur d'être suivi dans ma détresse peut-être passagère, par des amis solidaires. Je fuis les longs silences, en hurlant parfois au milieu d'une forêt inventée pour la circonstance.

La nuit n'est plus mon alliée. La lune entière qui se répand dans le ciel noirci, m'offre le plus sombre des scénarios. Toi, perdue à jamais, face au combat perpétuel qui consiste à essayer de se suffire, si loin de nous. Je t'écris sur le coin d'une table pour me disculper, pour que tu ne m'en veuilles pas d'être ce que je suis. Ton parfum est encore là, inoculé sous mon épiderme. J'apprends à manquer de toi depuis si longtemps déjà ...

 

Les forces abandonnent souvent les moins audacieux, les plus fragiles, les auteurs aux histoires bancales, cloués sur un lit de hasard qui ne résout presque rien. Je n'aime plus, mais je respecte. Je ne mens plus, mais je cache les vérités. Je ne souffre plus, mais j'ai mal. Je ne pense plus, mais j'ai des illusions. Je subis les mirages inutiles, la folie d'un passé trop beau pour être vrai. Je me donne une bouffée d'air frais en ouvrant la fenêtre en grand. Il y eut des moments étonnants, juste là, derrière ce volet, qui fut un spectateur insolent de quelques ébats épatants. Le jardin, la piscine, les réverbères, s'en souviennent eux aussi  ! Il est des jours et des nuits que je ne supporte pas. Ma blessure est si profonde. Cette inconnue qui croit bien faire, ne remplace rien ni personne ! Je trouve en elle un soulagement de taureau en rut. Elle est là, simplement là, pour combler un vide indescriptible. Et toi, ou es-tu à cet instant ?

Au dessus d'une vague énorme, où bien au fond d'une abime figée au quatrième dessous ? 

Le manque, c'est un couvert de trop autour d'une assiette. C'est une chaise vide en bout de table. C'est un cri qui me glace parce qu'il ressemble à l'un de tes cris. Des mots qui courent sur une feuille si blanche, au rythme d'un jet de plume à l'ancienne, c'est une punition. Je sens que ton absence est dénuée de sens, mais je sais bien que l'écrire la rend moins sale. C'est injuste de se manquer, c'est la fin d'un cycle, une couleur passée, une fleur fanée, un regard fuyant. Le manque est pire qu'une absence, c'est une présence invisible. Je ne peux me contenter de ça ! Je dois sourire pour ne pas couler au fond de l'eau, au fond de moi, au fond de toi, la vengeance ne mérite pas de s'occuper de nous. Moi Edwin, je suis le seul rescapé de notre histoire d'amour. Je n'oublierai pas que tu fus une partenaire merveilleuse.