COLIN LE CLOCHARD

(Une petite histoire à mettre dans la rubrique "liste noire")  

Salut les êtres normaux !

J'ai 60 ans. Je suis accoudé sur la rampe d'un balcon de hasard.

Dépression.  Banque d'images - 4751986

 Je contemple l'horizon d'une banlieue sale. Je fixe la lune qui me répond par un trait de lumière furtif et imaginaire. Je suis à fleur de peau, mais je ne vais pas si mal que ça.

J'eusse aimé que l'on m'invite dans une propriété à la campagne. On ne choisit pas sa famille, seulement ses amis, mais quand on a rien, les amis ne se bousculent pas. La vie nous offre souvent les mêmes pièges qu'elle a partagés avec nos ancêtres. Je n'ai pas su les éviter. A quoi bon lutter contre la nuit. A quoi bon rêver d'une autre route, puisque ma trace est déjà devant mes pas. C'est une évidence, un complot entre ma sagesse et mes errances fatales.

J'ai 60 piges, pourtant j'ai le sentiment d'en avoir moins de la moitié. Je jette un œil en contre bas, sans doute qu'un jour je me poserai la question de savoir si je dois enjamber la rambarde. Pour l'instant je reste optimiste. La raison l'emporte encore sur la folie ... Chaque jour je suis dans la rue, et le week-end, ma frangine adorée m'offre l'hospitalité. Colin c'est un joli prénom non ? Sans doute une connerie de plus de mon père, qui attendait le "32 février" pour dessaouler ! Ah non, peut-être est-ce son amour du poisson qui le décida à me faire ce cadeau. Colin ou pas, je dois mordre à pleines dents dans les morceaux du gâteau plutôt bon marché, que l'on daigne me laisser. Je vois bien que mon beau frère me regarde avec compassion, je l'ai repéré dans le reflet de la glace. Je sais pertinemment que si l'on se retourne sur moi quand je marche sur un trottoir, c'est pour chercher la confirmation que je suis effectivement habillé comme l'as de pic. Et si j'enfilais un costard cravate avec une chemise blanche et des souliers vernis, juste pour voir si la gueule des gens a changé ? 

 

Mais non, je m'en fous de tous ces terriens. Je veux simplement marcher encore un peu, si je ne souffre pas plus que ça. Je ne suis qu'un clodo, comme disent les hommes et les femmes de cette planète de tarés. Je ne sais pas pourquoi, mais je crois toujours au miracle.

Certes il y a la distribution de millions d'euros dans les fouilles de gamins tapant dans un ballon, alors qu'à quelques mètres du stade, des collègues usés pas leur vie de merde, à la recherche d'une demi baguette, d'un "clakos" ou d'une boutanche de rouge qui tache, se font railler par des spectateurs repus et injurieux. Tous les samedis, Lydie ma petite sœur, me redonne envie de continuer. J'aimerais tellement voir dans son regard autre chose que de l'inquiétude lorsqu'elle me voit repartir les dimanches soirs, cachée derrière ses rideaux salis.

Monde de fous, monde de haine, monde d'injustice, y a t-il encore une place pour moi ? Lydie me jure que oui. Pour elle et ses 30 ans, je veux oublier le pire. Ces moments où la mort a caressé mes os, ou le sang a coulé sur ma peau. Les agressions sont légion la nuit, dans les rues, les parcs, et tous les endroits que la lumière abandonne. Quand je quitte la "civilisation" des HLM, je ne sais jamais si je vais revenir. Les temps sont de plus en plus durs, de plus en plus incertains, Lydie le sait bien, mais elle a tant de forces à me distiller.

Un jour, je déciderai de mon choix final. A moins que le secret des dieux ne choisisse à ma place. Enfin, je dois profiter de ce moment, la lune m'ouvre la voie, et je ne pars que demain.

Pourvu que je résiste à mes imaginations obscures ...

Je ne suis pas un clodo, je suis un homme ...