GUEULE D'AMOUR

(Un court extrait du "Monde d'Edwin")

Je marchais tranquillement dans la rue, quand le sourire d'une jeune femme m'a troublé ! Je regrette presque de ne pas lui avoir dit. Quand nos regards se sont croisés, je me suis juste rappelé que mon age représentait le fossé entre ce que je veux faire, et ce que je dois faire. Il y a plein de situations comme celle-ci, que j'ai du mal à appréhender. C'est assez banal je vous l'accorde, mais je reçois ce camouflet comme l'une des plus grandes frustrations de la vie.

Une gueule d'amour, j'adore ! Une gueule d'amour inutile, je n'aime pas ... Je suis un adepte de la nuit innocente. Je rêve pourtant d'être coupable !

Dans ma tête, j'entends : "Pas touche mon grand, c'est plus de ton age !"                                                         

C'est cette phrase qui résonne comme un écho. En fait, Samya est ma voisine. Chaque jour, elle traverse le couloir de notre immeuble. Je lui suppose des amis, mais je ne les vois pas. Je lui autorise des admirateurs, mais je ne les entends pas. Je dois lui faire part de cette attirance, ou bien convenir que je suis incapable de transgresser une certaine logique. Demain, je lui dirai, non pas par courage, mais parce que je ne peux pas faire autrement.    

Une gueule d'amour vous dis-je !                                                                                                                     

Le compromis de la maturité et de l'insolence, l'enfer de la lumière inutile ou de la force invisible. Le trouble avance à chacun de mes pas,  à chacune de mes colères  ! La lueur devient flamme, les sourires se contiennent comme des blessures inattendues. Moi Edwin, englué au fond de mes soixantes ans, je ne peux rien contre la peur d'un aimant invincible. 

Qui peut me prouver que je dois abandonner ? Il semble que le jour n'est pas assez clair, que la nuit n'est pas assez noire pour ça ! Je suis Edwin, et cette femme est simplement une évidence ...

LES AMANTS ET LA LUMIERE DU JOUR

(Extrait de "Liste noire")

 

Un nuage de fumée envahi l'espace de ma chambre.

A mes côtés, une âme fragile. Une femme au visage d'ange pose sa bouche sensuelle sur le filtre d'un mégot. Je la regarde avec compassion et je me sens presque coupable de lui avoir fait oublier la réalité, même pendant quelques minutes. Je sais qu'au fond d'elle, tout au fond, elle souffre violemment d'être ici. Il y a quelques mois, son mari a quitté la route avec sa moto. L'engin était beaucoup trop rapide pour lui. Il avait mon âge, à quatre jours près, il s'appelait Loïc, c'était mon meilleur ami. Elle, c'est Nathalie ! Elle est mon amarrage, ma confidente, comme depuis tant d'années, depuis la cour du lycée et son préau cachottier. A cette époque là, les vieux nous disaient -"Tiens v'là les amoureux !"

 

Durant cette période, nous étions aussi proches que des jumeaux, tactiles et voisins de palier. Quarante ans plus tard, sous le poids de la douleur, elle a refait le chemin à l'envers, et le regrette probablement déjà ! Il est six heures du matin, la fenêtre est entrouverte sur une rue calme et déserte. Je me demande pourquoi nous sommes allés jusqu'à faire l'amour, puisque nous avions résisté depuis tout ce temps ! Toutes mes pensées dérivent dans un silence détestable. Nathalie a froid, Nathalie a peur, Nathalie éteint sa cigarette sur le rebord en pierre qui cache le trottoir, si loin en contre bas. Elle me jette un regard rempli d'une multitude de sentiments contradictoires. Elle s'approche lentement, je la prends dans mes bras. Elle lâche toute son impuissance dans des larmes chaudes qui coulent dans mon cou. Je suis face à elle, et au dessus de son épaule, la lumière du jour transperce mes yeux fatigués. Il n'y a aucun choix à faire, seulement accepter l'adoption de la cruelle et dérisoire vérité. Nous sommes devenus amants exactement 42 ans après notre première rencontre ! C'est un constat d'échec. Soit nous avons ratés l'instant fort de notre jeunesse, soit nous venons d'essayer de revivre inutilement des histoires enfouies sous des décombres de vie. Nathalie s'assoit par terre. Elle sifflote, comme pour oublier la fugue folle de nos chairs toutes retournées, et visiblement choquées par un acte incontrôlable. Heureusement, le monde ne s'écroule pas pour si peu. De toute façon, nous sommes seulement atteints par une envie passagère ... peut-être ! Si demain cette envie nous reprend, il sera temps d'en déduire des choses un peu plus graves. Et si c'était de l'amour ? Et si c'était le destin qui voulait que l'on reprenne notre relation là où nous l'avions laissé ? Je ne sais pas quoi faire de ce corps inerte lové au creux de moi. Je dois tenir compte de la lumière du jour qui me regarde intensément. Elle et moi nous savons que la clé du problème est là. Soit j'accepte la lumière en face, soit je m'écarte pour ne pas me brûler. Il semble qu'il soit trop tard pour fuir, que mon attirance physique pour cette femme m'ait rattrapé, que notre vie recommence.

Il semble que la lumière du jour s'installe ...

HASTA LA VISTA

(Extrait de "Liste noire")

 Mon meilleur ami est là, devant moi, un peu fatigué par la nuit mouvementée que nous venons de passer. Aujourd'hui, il affiche 60 piges au compteur ! Il y a en lui quelque chose d'à la fois simple et triste. Je suis plus jeune, mais pourtant je comprends ce qu'il ressent. Il est plutôt bien entouré, câliné par sa nouvelle compagne, moqué gentiment par ses proches, trop heureux d'avoir trouvé une raison de le faire. Il nous avait juré qu'à minuit il se mettrait à poil, pour nous montrer qu'il était encore beau comme un perdreau de l'année. C'est un homme de parole ! C'est vrai qu'il est beau ... enfin, ce n'est pas mon genre ! Moi, je préfère les femmes, même si ce n'est jamais facile de les aimer. Un jour, mon fameux ami m'avait signifié que sa solitude ne le satisfaisait plus. Il m'avait dit combien elle le rendait fou. Je lui ai remonté le moral en lui exposant mon point de vue :

 - Tu sais, la solitude, c'est seulement un être invisible qui essaie de te parler !

A l'époque, celà m'avait donné l'impression de le faire réfléchir. Malgré tout, il a donc décidé de remplacer cette invisibilité par une femme palpable à souhait. Quand je lui fais remarquer, il me dit justement que c'est la vie : - Hasta la vista !

C'est la vie oui. Soixante années de consumées, comme une mèche, par les deux bouts. Il a conservé toute sa lucidité, mais il a perdu un peu de sa candeur. J'aimerais avoir sa force quand j'aurais son âge, j'aimerais aussi qu'il m'admire encore. Pour ce que je fais, ce que je dis, ce que j'écris, il est parfois sans le savoir une de mes sources d'inspiration profonde.

Un anniversaire devient un supplice quand les répétitions semblent s'accélérer. La soixantième ne rugit pas, elle est une étape difficile pour lui. Je ne suis pas pressé de les avoir ces 60 ans, d'autant que mon ami ne m'aura pas attendu et que par chance, il aura toujours autant de printemps de plus que moi. Un regard profond jusqu'au fond de l'œil. Une émotion sans retenue. Un immense partage de jours et de nuits consommés à pleines dents. Tout ça se dévoile quand on a un an de plus. En le voyant partir au bras de son nouveau bijou, je ne peux m'empêcher de croire que les mots sont trop imprécis pour que je puisse décrire cette scène immortelle. Alors, je me range sur le banc abandonné par les invités. Je rentre en moi-même. Je m'accompagne jusqu'au bout de mon âme, et je pense à toi. Je sais que tu penses à moi aussi, et que cela peut devenir jouissif de le savoir. Tu me manques, une chaise vide pleure en bout de table, le hasard m'attend.

Hasta la vista !

UNE ARME POUR UNE AME

(Extrait de "liste noire")

 

Georges a 70 piges bien tassées. Derrière sa caisse presque vide, il essaie de se faire croire qu'il vit encore. Il ne veut pas lâcher une affaire qui ne lui rapporte pourtant plus rien depuis longtemps. Après la mort de Solange, son épouse depuis toujours, il ne lui reste plus que ça pour s'accrocher à une hypothétique raison d'exister. Il y a trois ans, un supermarché est apparu au bout du village, jaillissant de terre comme par magie. Ses dernières espérances se sont éteintes en cette période de renaissance municipale. Ses silences ont grandi chaque jour un peu plus.

Aujourd'hui, Georges a le blues ! Il rêvasse d'un temps passé qui ne reviendra plus. Il n'a plus grand chose à perdre, ni à supposer, puisque son avenir est là, se fanant à chaque seconde qui s'écoule. Pour finir en beauté, il se projète des images que la vie a bien voulu lui offrir. Quelques moments de plaisir, dans son magasin exigüe, à rendre service aux gens qui venaient le voir ,comme on va chercher ce qui nous manque chez un ami. Fini tout ça, fini les longues conversations avec les familles du cru, avec le petit voisin qui vient de trouver un nouveau boulot, ou la jolie voisine qui attend son second enfant. Il y a bien de temps en temps quelques affolés du soir qui viennent chercher une boite de sucre, une bouteille d'alcool, ou une baguette de pain, mais rien de bien enrichissant, ni pour la caisse, ni pour son âme partageuse et rebelle.

 

Georges a bien du mal à comprendre que son tour est passé, que l'amour qu'il porte aux gens de toutes sortes ne suffit plus. Il reste parce qu'il ne se voit pas à la maison toute la journée, parce que cet endroit représente une grande partie de sa vie, et la totalité de son rêve d'enfance. La peur ne l'empêche pas de tenir la boutique, droit comme un "i", fier comme un homme d'une autre génération. Malgré celà, il vient de faire l'acquisition d'une arme ! Il la montre aux rares clients, sans doute pour dissuader tous ces jeunes squattant son trottoir, à quelques mètres de l'entrée de son temple du passé. Georges a fait part maintes et maintes fois de son inquiétude, et il se souvient que la semaine dernière l'un d'entres eux l'a menacé. "Un jour, je vais t'exploser" criait le "courageux" et prétentieux adolescent ! Georges n'a pas bronché, se contentant seulement d'acheter ce petit bijou aux projectiles susceptibles de gâcher une vie toute entière.

Il est 19h15, le soleil se couche, le papy résiste avant de fermer, quand Mickaël entre. Il est accompagné de Virginie, qu'il n'a pas encore réussi à séduire. Certainement pour faire le fier à bras, Mickaël sort un couteau et menace Georges de sa lame. Son petit sourire est un appel à la belle, "Tu as vu le vieux ? Excédé, le vieil homme fatigué attrape son revolver qui lui faisait de l'oeil dans son tiroir. Il pointe et il tire ! Mickaël s'effondre, Virginie se met à courir en hurlant, l'irréparable est commis. Georges s'approche du corps de ce gamin de 17 ans et lui dit : "La vie est injuste parfois !" Alerté par la déflagration, un policier en faction non loin d'ici, accoure sur les lieux du crime. Georges tend ses poignets, le flic semble dépassé par la scène. Georges prend la parole : "J'ai tué ce gamin, je suis un assassin ! Je dois allé en prison, puisque vous n'avez pas entendu mes cris ! De toute façon, une fois arrivé là-haut, je m'excuserai auprès du jeune homme ! Moi aussi je suis mort" ...Le temps lui restant à vivre ne sera pas le plus facile.

D'autant qu'après une analyse sommaire, il s'avère que le couteau est en plastique ! 

SECRET OBLIGE

(Extrait de "Duos") Une nouvelle de Didier LEMOINE.

Le goût de la vie est une façon désuète, mais toujours efficace, de se laisser guider par son instinct. Le hasard des rencontres permet de se tracer un parcours, que l'on doit analyser au plus vite, afin que le risque de se tromper soit le plus faible possible. Quand Anatole rencontre Myriam, le silence couvre souvent les mots. Elle, jeune femme de trente ans à peine, lui, un homme de cinquante piges révolues, caressé à jamais par une fibre artistique dévorante. Sans doute que le vécu sert à contrôler certaines erreurs, mais il ne suffit pas à repousser une attirance aussi forte. La complicité entre ces deux êtres est presque étonnante, en tous cas elle est bouleversante. Derrière l'ombre de cette âme si jolie, cachée sous le masque d'une beauté simple et souriante, il y a un échec douloureux et émotionnellement perceptible. Anatole se prive d'une sensibilité débordante, du moins il le laisse croire à Myriam. Au bout de leurs regards croisés, pourtant, il y avait probablement l'amour ! Celui que l'on recherche, celui que l'on explore parfois, sans jamais le retenir. Anatole longe les murs de cet amour là, pour ne pas avoir à convaincre Myriam, que peut-être, ils ne pourront pas s'éloigner vraiment et durablement l'un de l'autre.

Il y a des secrets si difficiles à garder, mais si beaux à camoufler ... Anatole rêve de conquérir et de convaincre les dieux de la différence. La différence ? Celle des générations est une barrière certes, mais celle de la pensée et du frôlement des épidermes, a la capacité de tout balayer en une seule seconde ! Quand la peau frissonne, le temps n'est plus qu'un espace inutile. La vérité n'a pas de souffrance impossible à vaincre. C'est juste la vérité, nue comme une évidence ! Anatole avance dans un brouillard épais. Il sait que la naissance d'une telle pureté des sentiments ne se reproduit que très peu souvent. Il a des choses à dire, des soulagements internes à propager, des éclaircissements à partager, des images à offrir à sa mémoire. Il ne lui reste plus que le penchant pour cette femme si jeune et si ressemblante à lui-même, que son propre reflet en devient dérisoire. Myriam a fait son choix. Elle a compris que se sentir attirée pouvait l'emmener au fond de l'abîme. Elle a compris aussi, que peut-être, elle n'a rien compris ! Anatole lui, sonne le glas, se rend compte que le manque est plus puissant que le souvenir, plus effrayant également. Anatole et Myriam n'ont pas d'avenir, pourtant leur condamnation ne dépend que d'eux mêmes ... Chaque situation est identique. Il suffit simplement de prendre une décision pour en finir. La fin est parfois injuste !






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