LA NOTE

Extrait d'une nouvelle noire, intitulée "Un homme pressé"

Je suis un homme de 40 ans.

Je m'appelle Philippe Dargent et je suis agent immobilier à Dunkerque. Mon nom est prédestiné pour que les billets de banque parlent de moi. Le mois de septembre est là. L'été fut le meilleur depuis des années, enfin en ce qui concerne l'ensoleillement. Pour le reste, c'est la routine. Je suis au rendez-vous !

L'inspecteur des impôts se dandine comme un asticot au bout de l'hameçon du pêcheur que je suis. Il est radieux, captivé par son plaisir annuel. Face à moi, il récite avec délectation les "arrangements" possibles pour que je puisse payer ma contribution à la bonne marche de la société. Un dernier tiers qui donne le sentiment d'être entier.

Pierre Abalan se régale. Comme tous les ans, il se plait à torturer le français moyen, et un peu les autres aussi. Ressent-il autant de plaisir qu'il en a l'air ? Ou exerce t-il tout simplement un métier pour lequel il ne postulait pas forcément ? Moi perso, je n'aurais jamais accepté de le faire ce métier !

-Ils font fort cette année non ? - Il faut bien payer son dû !  L'argument est pérenne.

 

"Des sanglots longs. Des violons. De l'automne ..." Vous vous rappelez ? Je me souviens de cette poésie de Verlaine que l'on récitait par coeur à l'école primaire. Je comprends mieux le texte aujourd'hui ... Un précurseur ce Verlaine (photo), pourtant mort en 1896 !!! "Blessent mon coeur d'une langueur monotone ..."

Merci à tous les politiques sans exception, de tous bords, même ceux qui cultivent les euros en terrain "fiscalo-paradisiaque". Vous êtes très doués pour nous faire avaler des couleuvres, et pour nous sodomiser avec délicatesse. Toujours des taxes à gogo qui anéantissent la qualité de vie des moyens personnages que nous fument !

A présent, le salaire médian posséde le pouvoir d'achat d'un mec lambda, qui ne travaille pas ...ooooh surtout pas ! Je n'ai plus envie de donner ma vie à la solidarité des pauvres, qui pour le coup, le deviennent moins que nous. J'attrape mon arme, dans une petite poche préparée pour l'occasion pressentie. Je mets une seule balle dans le barillet. J'appelle mon ami de toujours qui accoure. Je lui explique la situation. Il me regarde fixement, me fait un signe de la tête, acquiescant que notre chemin s'arrête ici, dans la campagne du nord, balayée par le vent.

Il fait déjà froid sur le port. Je préfère mourir de façon ludique, c'est pourquoi, comme nous l'avions programmé, nous nous essayons à la roulette russe. Celui qui restera devra avoir le courage d'en finir seul. Si c'est moi, je ne sais pas si j'aurais ce courage là. Je préfèrerais de loin bénéficier de la première déflagration.

- CLIC ! - CLIC ! - BANG ! Le spectacle est terminé ... La note est payée ! Je viens d'offrir ma vie à la vindicte du harcèlement du pouvoir. La descente aux enfers prend fin ...enfin !

 

 

 

UNE NUIT DE SILENCE

Je me cale devant la fenêtre, à peine dissimulé derrière de denses rideaux. Je comprends que la nuit et ses secrets m'ont rejoint. Il est temps pour moi d'attraper ma guitare, celle qui me sauve assez souvent d'une noyade quasi inévitable. Il fait chaud, je respire encore, je souffle quelques mots sur mes notes frappées de rebellions inutiles. La lune est entière et d'une clarté insolente. Je profite de sa lumière pour aller chercher les silences qui se cachaient au plus profond de moi. Ma bouche effleure le micro. Je hurle ma différence dans cette ridicule boite à écho, noire et pailletée. J'ai le frisson qui gagne ma peau. Je touche mon graal. C'est épuisant, mais tellement bon ! Après quelques standards perso, ceux que je chante à chaque fois, je me dirige lentement jusqu'à la moquette azur et moelleuse. L'instrument délicatement posé dans un coin de mur, je m'affale sur la laine accueillante. Le vent de la solitude me fouette le visage, celui de la réflexion m'agace et me laisse comme un indien devant sa tente. Il me manque le feu de bois et ses grandes flammes, je parviens seulement à m'occuper du calumet de la paix ... Une bouteille de whisky, une de soda, une coupe de glaçons, la nuit devient amicale et la fumée embaume mon espace. Images artificielles, pensées immobiles et souriantes d'un monde superficiel.

Je m'approche de l'instant suprême. Je m'envole au dessus de la nuit. Malgré ça, le sol est si près de moi que je peux le respirer comme on respire une photo, une absence, une douleur invisible. Je ne peux éviter le vécu, pas toujours facile, mais est-ce bien utile de s'en imprégner ... L'avenir est en face, le passé est piétiné depuis longtemps, la nuit s'agite de le savoir. Un voile devant les yeux me fait comprendre que je ne suis qu'un homme blessé et éloigné des réalités par des substances frelatées. Je continue mon avancée vers le néant d'un soir de silence. Il y a des moments de vrai désert, d'enfer sur terre, de regrets impossibles à soulager. Ce n'est qu'un passage obligé, et puis j'aime presque ça, puisque celà débouche sur une embellie parfois magnifique. On verra demain, si le processus d'ensoleillement succède à la déchéance de l'âme, ce moment fragile, que je vis comme je dois le vivre, presque viscéralement. La fuite de la réalité prolonge mes mouvements de plus en plus lents. Je glisse un CD dans le lecteur le plus proche. Mon pote Bashung se ment la nuit ...peut-être que moi aussi ! La nuit je mens, je prends des trains à travers la plaine ...merveilleux morceau de souffrance et d'objectivité. Je m'enfonce doucement dans cette musique, je n'ai plus pied, je coule insidieusement au fond de mon plaisir. Je claque du talon et j'en ressors énergiquement pour amener ma tête sous la douche fraîche. Tout est mirage inventif, tout est propre comme une pensée pour ainsi dire régénérée. J'aligne plusieurs phrases un peu vite, je ne comprends pas encore ce que je dis, mais ça ne devrait pas tarder ! La nuit fut sauvage, oxygénée de ma liberté toxique. Je suis de retour, enchanté, en chantant, je suis heureux et je ne le sais pas. Quoi de plus humble qu'un magicien sans baguette ? Je souffle sur les braises de mon illusion. Je rallume le feu qui brûle en moi, la nuit est morte, le jour s'impatientait, moi aussi !

SOMBRE LUNE

(Extrait du monde d'Edwin)

La nuit gagne du terrain, sans bruit, juste un clignement d'oeil à peine perceptible. Moi, Edwin Van den Breuck, cinq décennies d'errance consommées, je ne suis qu'un spectateur de mon propre remord ! Malika garde ses secrets, mais elle n'est qu'un exemple de mon incompétence amoureuse. Pourtant, j'ai décidé de rallier le ciel avant que l'ombre ne soit ébène, avant que le jour ne meurt une fois de plus. Rallier le ciel ? Oui !

J'abandonne l'idée de garder les pieds sur terre ...J'ai compris que la vie du commun des mortels ne ressemble à rien d'autre qu'à une procession, une moutonnade, une façon de dire :"Je suis comme tout le monde !" Ici bas, être comme tout le monde, ça veut dire être personne ! Alors, dans un flot d'ultime jeunesse, je m'envole dans les bras de celle qui pourrait être mon enfant, celle qui pourrait être la fille de mon meilleur ami, celle qui est mon indivisible mensonge. Derrière son regard braisé, derrière son écorce fragile, je ressens un ouragan de désir.  Elle me nargue, elle me supplie de ne pas aller plus loin, je la supplie de m'en dissuader, en espèrant le contraire.

Je ne puis faire sentiment arrière, je suis absorbé par sa chaleur partageuse, par sa folie adoucie, par son image caressante. - Ma belle, demande moi tout ce que tu veux, mais surtout pas de te laisser comme on laisse un banal souvenir ! - Demande moi si la lune est blonde, si la lune est sombre, mais pas de t'abandonner au coin d'une route, ni même au coin d'une pensée ! 

                                                  J'attends le moment opportun, la seconde magique, le partage d'une perfection qui ferait de cette seconde, une vérité que l'on ne pourrait juger. Moi, Edwin Van den Breuck, je suis toujours ce jeune fou qui arpentait de sa plume, les cahiers à spirales aux petits carreaux bien trop petits pour accueillir autant d'envies. Je suis toujours cet homme respectueux, sans être toujours respectable, par manque de cohérence ou par d'injuste revers. Je ne sombre pas encore, puisque la force est en moi, puisque la force est en toi aussi, petite sirène captivante et captivée. Je m'étire à la vue de cette sombre lune qui bizarrement me rend héroïque. Là haut, au bout de mon doigt, je redessine ses contours comme pour en imiter ton corps, et m'offrir ainsi, une nouvelle façon de t'imaginer. Je ne suis qu'un rebelle, un simple poseur de questions sans réponse ! Le temps a t-il autant de pouvoir qu'il ne s'arrête jamais ? Peux t-on attendre quand on a plus de temps à perdre ? Peux-tu me dire quel chemin mène à la sombre lune qui désormais te représente ? Moi, Edwin Van den Breucke, je me sens heureux sous cette sombre lune ! Je suis "condamné" à te regarder jusqu'au petit jour ...

PLACE D'ITALIE

(Extrait du "monde d'Edwin")

Alors que la route défile sous le pied lourd de notre chauffeur, Alba s'accroche à la poignée grise posée au dessus de la portière. Avec la peur, la conscience secoue l'esprit de notre belle accompagnatrice. Nous nous dirigeons vers Paris, la lune est entière, et Momo qui sort une blague à deux balles, croit sans doute de cette manière, séduire la blonde platine que nous venons de prendre en stop à Villiers en bière.

On dirait que ça ne marche pas fort, le charme de cette femme ne semble pas déteindre sur notre ami, et lui, malgré tout, tente d'enfoncer son clou imaginaire ! Le chauffeur, c'est Pascal, le livreur de journaux avec qui j'ai sympathisé un matin d'hiver, il y a déjà dix piges. Tous les trois, nous avions l'intention de rejoindre Hervé à la porte d'Italie, et puis se faire une bouffe en souvenir de notre amitié si lointaine. Maintenant, nous serons cinq à table, Alba ayant accepté notre invitation. Je vois dans son regard que sa façon d'appréhender la vie est la même que la mienne. Prendre le plaisir là où il est, même s'il ne fait que passer ...

Nous voilà posés, Alba est ravie. Enfin sur le plancher des vaches ! La conduite agressive de Pascal lui a rappelé furtivement le mal de mer sur le bateau de son père, un marin disparu dans une tempête, seul, comme une bête abandonnée. Elle traîne cette blessure éternellement encrée dans son âme sensible. D'ailleurs, la première phrase qu'elle a prononcée en nous voyant : "Moi, mon père, il est mort tout seul en mer ..."

Destin douloureux, petite fille secouée par la vie, illusions fauchées en plein vol, et aujourd'hui une humilité que seul ce genre d'évènement peut offrir. J'adore la folie au fond de ses yeux, elle est atténuée par la tristesse du superbe voile qui l'entoure. Momo continue son "one man show" en lui demandant son age, elle répond tranquillement, avec une point d'humour : " J'ai 27 ans ! Pourquoi tu veux me donner quelques unes de tes années ? Garde les, elles t'appartiennent !" Momo rentre dans sa coquille. Il venait de la quitter en pensant ne pas avoir à y retourner aussi vite. Entre Alba et moi, il y a une sorte de souffrance partagée, suffisamment pour nous relier de façon étonnante, presque obligée. Place d'Italie, l'endroit retenu pour nos retrouvailles habituelles est là, face à nos différences ! Des embrassades, Hervé le magnifique, le plus ruiné d'entres nous, mais peut-être le plus heureux. Les présentations sont inutiles, Alba s'en occupe, dés l'arrivée d'Hervé : "Je suis ici par hasard, bonjour, je m'appelle Alba !" Le parisien sourit, la soirée peut commencer.

Une gargote, une table, nous sommes heureux d'être en vie. Une conversation inutile pour dire que le rose de l'Elysée est bien pâle, occupons nous de nous, tant que c'est encore possible ! Le pape s'appelle François, le président de la république s'appelle aussi François, mon soleil lui s'appelle Alba, ce soir seulement !!! Probablement le seul soir de notre passage en duo, sur la planète aux richesses si mal réparties. Quelque chose me dit que ce sera bon, puisque éphémère ... L'homme que je suis aujourd'hui se demande parfois pourquoi rien ne dure vraiment, sauf peut-être lorsque l'on décide que ce sera comme ça. J'ai décidé que ce ne serait pas comme ça, parce que mon esprit est habité, torturé, installé dans une facilité qui mène à l'amour incurable ! Qui suis-je au milieu de ces gens que je connais presque ? Un simple pion sur l'échiquier d'une partie insoluble ! J'aime, donc je ne peux plus aimer. J'imagine, donc je ne peux plus supposer. J'effleure, donc je ne peux plus toucher. Faisons ce repas. Laissons passer les heures, les angoisses d'une réalité peu délectable. J'ose envoyer un message d'espoir pour que la nuit me semble douce, la réponse n'arrivera jamais ! Où es-tu mon ange ? Crois-tu qu'il soit raisonnable que tu me manques encore ? J'aimerais tant que tu sois Alba ! Après ce dîner, nous partons en ballade chez mon pote, enfin nous le devions, mais je m'égare volontairement au bras de la belle. Je t'imagine alors à sa place, au fond de ce lit choisi à la hâte. Tu as pris ton pied, enfin je le crus, puisque ce n'était pas toi ! Ombre de toi, je reviens chez Hervé sous les rires et les quolibets, sans celle qui attrapa un dernier métro, un peu désolée et assez désolante. Rien ne remplace une vérité, pas même un mensonge bien arrangé. J'ai besoin de t'offrir un échange, une envie, un silence pesant, uniquement pour que tu profites de moi, juste un peu. L'autoroute en sens inverse est moins gaie qu'à l'aller. La place d'Italie n'était qu'une illusion, comme le fut ma rencontre avec Alba ! Je la laisse plonger au fond de la mer, là où ses démons l'attendent ... Elle sait que je ne peux rien faire pour l'aider. Je sais qu'elle ne peut rien faire pour m'aider ...

UNE ROSE A LA BOUTONNIERE

(Extrait du "monde d'Edwin")

 

Une rose à la boutonnière, un joli reflet de toi dans les yeux, j'ai mis mon beau costume pour fêter notre rupture ! Je ne suis pas allé jusqu'à me serrer le cou avec une cravate, je ne suis pas non plus dans le déni de la réalité. Je cherche simplement un espace visuel, comme une île entre nos deux corps, pour enjamber le mur de mon espérance. Avec toi, je me suis vu des années en arrière, comme un gosse que je ne suis plus. J'ai envie de t'étreindre le plus fort possible, pour que tu ne t'envoles pas tout de suite. Je veux que tu restes encore un peu, que tu te reposes sur moi, quelques heures, quelques jours peut-être. Je veux me libérer en te faisant hurler de manque, comme on hurle de plaisir, de souffrance aussi. Je veux t'éclabousser d'une lumière cristalline, pour éclairer tous les doutes que nous partageons. J'avance jusqu'à cette parcelle de terre imaginaire, que je viens de créer rien que pour toi. Le sable est doux comme ta peau métissée, comme ta voix caressante. Je ne me fais pas prier pour m'allonger sur le sol, comme un homme blessé par l'injustice de la vie. Viens à mes côtés, juste là, assez proche pour me donner des spasmes d'aventures.

Je suis bien quand ton âme s'approche, quand tes joues rosissent, quand mes fibres tremblent de te respirer. Laissons le silence nous envahir encore. Laissons nous aller. Laissons le monde s'écrouler !

Ma princesse, tu mets de la musique sur mes mots. Je me régale de tes pas incertains, de ton souffle dans mon cou, de notre secret si bien caché. Je t'accepte dans des draps de soie, dans des nuits câlines, dans des plumes argentées, et dans mes rêveries les plus folles. Le sable se réchauffe sous moi, la sueur coule sur mon torse bouillant de t'attendre. Un ciel de nuit me regarde, presque compatissant, en tous cas innocent. Tu n'as plus qu'à te glisser sous le flot, la vague te sourit, la mer ne t'abandonnera pas. Je te tiens par la taille, je t'empêche de pleurer, je te donne ma force et ma fierté de te connaître. Plonge, nage, emporte moi tout au fond ! Je contemple la nuit avec toi. Nous ne sommes pas indemnes face à elle. Nous marchons main dans la main, mais quand nos paumes s'éloignent, nous nous éloignons nous aussi, de la seule vérité ! Se protéger, se voiler, se constituer prisonnier face au mensonge qui arrange notre attirance. Ce n'est pas très courageux, ce n'est pas guérissable, pas effaçable ! J'accorde mon violon sur le son du tien, mais la partition me semble si triste. La note pleure ton absence envisageable. Ca sonne si faux, si immature, si peu admissible. Je pars, je te laisse une plage déserte et sans obstacle. Je n'ai pas d'autres choix que l'incohérence d'une fuite obligée. Le ciel ne me tombe pas sur la tête, pas plus qu'il ne tombe sur la tienne. Il est invisible, dérangé, solitaire, cruel, balayé par des sentiments rejetés et impuissants. Je redoute le néant après le multicolore. Je prends le caniveau comme un rivage accueillant. Si tu en as la bravoure, occulte-moi, rends-moi mon insolence, ou noies-toi avec moi !  Je te suis et je te fuis, je m''expose et je me dérobe, je m'incline devant les ombres belliqueuses. Peut-être que nous ne sommes que des clowns, des marionnettes qui refusent les gestes de l'artiste. Les ficelles peuvent se casser, se brûler, s'oublier, pour que la magie s'opère ...






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