LA FLAMME DU HASARD

Un soir, quelque part ...

Pour une circonstance exceptionnelle, j'offre aux passants un de mes airs obséquieux. Je leur impose comme un regard sur la vie, un silence plus bruyant que les tambours du bronx. Je ne sais pas qui est réellement cette femme, mais je suis là, à ce rendez-vous qu'elle m'a elle même fixé, sur un site pour relations intéressées. Dois-je essayer de m'amuser sous les lumières d'une rencontre surprise ? Je suis un peu en avance. Assis sur les marches sèches d'une maison bourgeoise, les mains posées sur mes genoux repliés, je ne suis qu'un voyeur occasionnel. Je profite de ces instants magiques, pour observer les gens qui passent devant moi. Ils sont magnifiques sous les reflets de la nuit qui tombe. Parmi eux, peut-être y a t-il une flamme plus brûlante que les autres, que je ne croiserai pourtant jamais plus. J'ose sourire à certaines d'entres elles, comme pour leur montrer que je suis un gosse perdu, moi aussi, sur la planète fatale. Puis, celle que je patientais arrive !

 Grande, blonde, les yeux clairs, la bouche pulpeuse, plus belle que sa propre description ! Je n'ai rien à perdre puisque je n'espère rien. Au fil de la conversation, je m'aperçois que son intelligence est à la hauteur de sa plastique !  Je constate également que ça complique sérieusement notre rencontre ! Je me méfie de la perfection, puisque toujours en ressort la vérité, brute et sans pitié. En marchant sur les cailloux du chemin qui mène au restaurant, en m'asseyant face à elle pendant le temps du repas, en la respirant quand son parfum vient jusqu'à moi, en l'effleurant pour lui faire l'accolade de l'au revoir des fins de soir, je devine le vice de sa féminitude.

Un grain de folie manque, une sorte d'illusion se forme sous cette coque formatée, et la solitude me renvoie son naufrage fascinant. Je suis à mon aise avec elle, puisque je ne ressens rien, sauf peut-être de la compassion. Je l'invite à retourner sur le site qui nous a fait rencontrer, afin qu'elle se targue de m'avoir pris pour un autre. Comment pourrais t-elle être aussi parfaite ? Je ne crois pas aux flammes du hasard, je sollicite le hasard lui-même. Je m'éloigne, l'esprit libéré, presque soulagé. J'ai désormais la certitude que l'étincelle ne se cherche pas, et probablement ne se trouve qu'en tutoyant ce fameux hasard. Sans être suffisant, je me suffis sans doute ...

L'AUDACE DU PASSE

(Une petite histoire de Didier LEMOINE)

Un pied posé sur le plancher, je me force à me lever, il est déjà 8 h 30 ! Aujourd'hui, j'annule tous mes rendez-vous, y compris celui qui me rendait si nerveux. A 15 h 30, je devais retrouver une femme "disparue" depuis si longtemps ... depuis une autre vie, depuis un autre temps. Le hasard et les technologies nouvelles nous ont permis de reprendre contact, mais est-ce bien raisonnable ? A force de tapoter sur nos claviers respectifs, nous avons décidé de nous revoir. Ce matin, je suis certain qu'elle est là, qu'elle entoure mes doutes, qu'elle respire mon oxygène. Elle m'épie, elle attend de savoir si je vais avoir la force d'aller à sa rencontre. Pour me protéger, contrairement à mes habitudes, je ne parle plus tout seul, j'ai peur qu'elle m'entende. Elle représente le fantôme d'un passé que je croyais disparu à jamais. Elle représente surtout, une énigme, un parfum, une caresse de la vie.

 Le poison est parfois caché derrière une senteur fruitée, derrière l'illusion d'avoir espéré qu'un miracle se produise. J'adore les surprises, mais je ne crois pas aux miracles. Lorsque je l'ai quitté, elle était une adolescente souriante, tout droit sortie d'une aventure imaginaire. A présent, avec sa photo sur le mur, elle expose des rondeurs magnifiques, une sensualité provocante. Où est donc passée la petite flamme fragile qu'elle osait allumer en moi. C'est un délice de la contempler à nouveau, je ne suis qu'un être humain, friand des émotions qui passent, et repassent parfois. Pourtant, je sais que les souvenirs sont souvent cruels, que les sensations ne reviennent pas forcément comme elles sont nées. Je m'offre un silence prolongé, une pensée positive mais effarouchée, un regard réaliste sur le temps qui agit comme un serial killer. Les joues de l'ange ont creusé d'infimes et charmantes tranchées, pour y déposer les années mortes. Pendant que je dissimule une perle de sueur, j'imprime son nouveau visage sur mon iris fatigué. Je dois aller la voir, j'ai besoin de la voir, même si j'ai toujours son sourire d'enfant gravé dans ma mémoire. Est-elle coupable de ne plus être la gamine d'hier ? Elle me glace le sang, elle me réchauffe la peau, je peux la perdre, puisqu'elle ne m'appartient pas ! Si son souvenir est revenue me hanter, il me donne des ailes. La vérité jaillira de quelques mots, quelques souffles, ou simplement de nous. L'audace du passé peut-elle me convaincre ...

NOEL

Je marche lentement au bord de la route, j'ai perdu le petit bonhomme rouge qui ornait mon porte-clés, c'est pas grave, je me dois d'être heureux, puisque c'est noêl ! J'ai décidé de venir à pied, cinq cent mètres à peine, c'est facile, c'est prudent, c'est normal. Je sais bien que le slalom du chemin du retour me semblera plus long, mais c'est mieux que de se taper un décor au volant d'une voiture sans chauffeur ...après un réveillon ! J'arrive au bas de l'immeuble en question, il y a un clodo qui tend la main. Je regarde à droite, je regarde à gauche, c'est bien à moi qu'il demande de l'aide ! Il me reste deux étages pour rejoindre ma famille, le sapin, les boules, et les guirlandes. Je décide de parler avec ce mec, il pue la misère. Tout le monde doit pouvoir le sentir, même jusqu'au bout de la rue. Je comprends très vite que la culture n'est pas son problème majeur, il en sait plus que le commun des mortels. La vie ne l'a pas épargné, elle lui a offert le cadeau empoisonné du désert affectif ! Plus je lui parle, plus j'ai envie de lui parler. Il est déjà 21 h 30, j'avais rendez-vous à 20 heures avec mes proches, qui par rapport à cet homme, sont si loin de moi finalement. Mon téléphone doit enregistrer son vingtième message non lu ! Si j'appuie sur la bonne touche, je pourrais certainement lire qu'ils sont inquiets pour moi. Je préfère ne pas lire ça !

 

Face à la détresse de ce type, je ne suis qu'un bourgeois de merde, perdu dans les rêves d'une perfection impossible, je ne suis pas "plaignable", seulement supportable ! Il veut juste un sandwich, un coup de rouge, et hop c'est reparti pour un tour ! Pourquoi pas ? Je peux mieux faire pour lui ! Je l'invite à monter avec moi, chez tonton l'avocat, et tata la femme de tonton. Le sapin est merveilleux, les boules sont brillantes, le jour succède à la nuit dans des couleurs inventives, des clignotants innocents. Quand tata m'ouvre la porte, personne ne me voit, pourtant je ne suis pas venu depuis longtemps. Tous sont obnubilés par la présence de Noêl, le clochard du 24 décembre au soir. Noêl, un joli prénom, même si je suppose que son intelligence l'a amené à se moquer de notre opulence passagère, en s'inventant un prénom de circonstance ! Tonton me voit enfin, juste pour me demander qui est ce personnage à mes côtés. Je lui explique la situation, et sa réaction ne me convient pas du tout. Il semble croire que je vais dire à cet homme de partir, afin que nous puissions manger la dinde, les marrons, les pommes dauphines, le fromage, la glace au chocolat, en nous abreuvant des meilleurs vins locaux. Pendant ce temps là, Noêl dégustera un casse croûte offert de bonne grâce, par tatie la radine, tatie la femme qui se prend pour une reine, parce qu'elle a épousé un roi. Je n'hésite que quelques secondes et je dis : "Je vous aime beaucoup, mais finalement, cette année, je vais tenter une expérience. Je vais passer la nuit de noêl avec Noêl, pour lui offrir ce qu'il n'a pas eu depuis longtemps. Ne vous en faites pas, puisque nous sommes si privilégiés, nous nous reverrons l'an prochain !" Depuis, tonton ne me parle plus, tata non plus, mais elle ne me parlais déjà pas beaucoup. Moi, je ne veux plus leur parler ! J'ai compris que les habitudes, si encrées soit-elles, ne sont que des grossièretés, des suffisances, des évidences face auxquelles nous ne sommes que des profiteurs. Malgré ça, c'est bon de se gaver, même si d'autres ne le feront jamais.

Soyez juste conscients qu'au prochain noêl, au bas de chez vous, il y aura peut-être Noêl !

THAT'S ROAD

(Un texte dédié à Christophe)

 

Voilà, c'est l'heure, je monte enfin dans mon véhicule. Je tire vaillamment sur la clé, jusqu'à ce que le ronronnement ne devienne plus qu'un bruit régulier et rassurant. Comme une attirance vers un nouveau pan de vie, une évasion ordinaire, je pars à l'aventure. J'ai fait le plein, une goutte de plus aurait fait déborder le réservoir. Mon souhait est basé sur l'autonomie de ma vieille guimbarde. Elle ne consomme pas tant que ça, je vais pouvoir m'éloigner !

J'ai décidé de m'arrêter là où ma compagne motorisée cessera d'avancer. C'est une idée comme une autre ! Depuis que j'ai retrouvé un vieux pote sur Internet, la folie revient. Nous nous étions oublié pendant près de vingt ans ... Aujourd'hui, nous partons ensemble, sur le chemin de la lumière disparue. Peut-être que cette luminosité n'existe plus, mais ça vaut le coup d'essayer. "Te voilà mon ami !" Le moteur n'a pas chauffé longtemps, je reconnais immédiatement mon copain d'avant. Un sourire timide, puis des bras d'hommes qui se serrent comme un étau de réconfort. Vingt ans après, nous savons déjà que si plus rien n'est pareil, il reste entre nous, des liens indestructibles. L'amitié c'est fort comme un taureau, vif comme un pur sang, solide comme un parterre blindé de bonnes intentions. La distance ne fait que permettre de croire que l'on peut s'oublier. Il faudrait ne jamais se revoir, pour se convaincre de ne plus se manquer ...Trop tard, le bien est fait !

La "road" défile sous les roues de ma fièvre roulante. Un arrêt obligé sur une ère de repos, juste pour nous sustenter, l'un en face de l'autre. Vingt années écoulées à tracer notre avenir, chacun de notre côté, pour se retrouver, enfin ! Je devine dans son regard un stigmate de détresse, détresse identique à celle qui a accompagné une sale période de ma vie. Si nous étions restés proches, nous l'aurions vaincue ensemble, pour cimenter à jamais nos ressemblances. Se revoir, c'est le grand come-back d'une jeunesse pulvérisée aux quatre coins du pays. Notre jeunesse, que le sablier géant du temps qui passe, a anéanti pour toujours. Sans retenue, mais en silence, comme deux médiums au bout de leur pensée, nous aimons accorder nos absences. Je m'étonne de le voir sourire, au moment même ou je souris. En continuant notre route, la digestion commence. On avance lentement, je préserve le carburant pour nous permettre d'échouer le plus loin possible. Qu'avons nous laissé derrière nous ? Une vie fragile, des relations incertaines et probablement trop durables pour nous faire bander. Un appartement trop petit pour le voyage intérieur, des hommes et des femmes trop habitués à nous respirer, des images gravées par nos mémoires sélectives.

Par l'addition de tellement de choses, positives ou négatives, l'habitude est devenue une petite mort. Sur mon tableau de bord, le voyant qui nous interesse, affiche une bonne moitié de liquide consommé, nous sommes au milieu de la France. Cap vers le sud, cap vers le soleil et le ciel bleu à perte de vue. Je suis sur que mon ami et moi, sans nous l'avouer, nous appréhendons d'arriver à bon port. Il est sans doute plus frissonnant de partir en s'imaginant une destination, plutôt que de toucher l'escale finale du bout des doigts. Pourtant, trois heures plus tard, contraint et forcé, je gare ma vieille complice sur un semblant de parking. Elle a craché son dernier soupir. Cet endroit sera donc sa nouvelle demeure. Nous finissons en stop, jusqu'au moment ou s'achèvera notre quête d'autre chose, notre fuite vers le possible mieux. Nous y voilà au bout du bout. Nice, la promenade des anglais, pour deux frenchies avides d'autonomie et d'indépendance. L'avalanche des sons de klaxons me rappelle une autre ville. Je tourne la tête vers la mer pour me rassurer. Ouf ! Pas de périf à l'horizon.

Pieds nus sur les galets, à deux centimètres des flots. C'est peut-être ça la vraie liberté. Pouvoir regarder au plus loin de l'immensité, sans jamais se lasser. Fatigués, égoïstes, momentanément rassasiés, il est temps de trouver un refuge pour nos carcasses pesantes. Tout à l'heure, en abandonnant ma voiture à sa retraite bien méritée, j'ai téléphoné à Stella, une amie italienne qui réside à Antibes. Elle va nous héberger tant que nous le voudrons. Elle est une artiste peintre connue et reconnue, ses oeuvres se vendent comme des petits pains. J'aime bien Stella, mais je n'aime pas ses tableaux. Eclatés du noir de la mort et du rouge du sang, ses toiles me donnent la nausée. J'espère qu'elle n'en stocke pas dans sa chambre d'amis, sinon je m'en vais à l'hotel, ou bien dormir sur la plage, à la belle étoile. Finalement non, aucune larme rouge, pas plus que de lune noire. Stella a changé de style ! Pressés que nous sommes de visiter son antre, nous laissons notre sac de sport à l'entrée, sous la véranda. Stella est grande, fine jusqu'à la maigreur, mais son sourire fait très vite oublier tout le reste. Son côté sombre des années passées, a laissé place aux couleurs vives du présent, et c'est tellement mieux ainsi. Nous serons bien ici, pour réfléchir, et tenter de franchir sereinement, la frontière des jours comptés. Mon ami et moi, nous revoilà, les cendres qui dormaient en nous, sont redevenues flammes. Cette fois, je sens que nos silences seront moins lourds, nos nuits moins longues. Je sais que mes choix seront plus judicieux, simplement attirés par l'essentiel. Je suis un homme, j'ai atteint mon objectif, simple, juste vivre encore, ailleurs ... Les ans du spectacle se présentent, mes rêves sont là, juste à leurs pieds.

Comme dirait mon ami le british : "That's road man !"

CLARA LA CLIENTE

(Une petite histoire de Didier LEMOINE)

Je m'installe au fond de la salle d'un restaurant presque vide. A la seule table occupée, un couple affiche sa trentaine sans grand enthousiasme. Je sens tout de suite qu'ils n'ont plus grand chose à se dire. Les regards sont fuyants, tristes comme une habitude, comme une lassitude. L'homme pense probablement que les années ont tué son amour pour elle, la femme que le bel âtre d'autrefois, n'est plus qu'un être bedonnant et peu attirant.

Il  rompt un instant le silence, en lui demandant du sel. Elle lui tend le petit pot sans même croiser son regard. Le temps est décidemment un tueur sans scrupule. Un sourire devient alors un miracle, un mensonge de plus. Je m'amuse à les observer. Je suis seul, et je m'ennuie mille fois moins que ces deux là ! Ma vie intérieure devient tout à coup un don du ciel, quand je vois l'image de ces galériens de la vie.Le portable du type émet des sons annonçant un message. Il tapote sur son clavier pendant que sa femme continue de s'emmerder. Elle ne bronche pas quand il se lève et jette les clés de l'appartement dans son assiette. Juste une petite phrase cinglante : "Je crois que c'est l'heure !"

 Une minuscule larme semble couler doucement sur la joue gauche de la cliente. Après avoir extrait les clés, elle continue de piocher dans son assiette. Elle finit l'entrée goulûment, et parait décidée à rester pour finir son repas. Sur le parking, face à moi, j'aperçois son ex. Il quitte les lieux dans une BMW noire, aux côtés d'une blonde platine qui profite de l'aubaine. La femme abandonnée et moi, dans une ambiance de cathédrale, nous commençons à dialoguer simplement.

 

Dans un premier temps, je l'invite à me rejoindre ... Au bout de quelques secondes, je me rends compte de l'incohérence de ce connard, qui vient de la laisser comme on laisse une pute après s'être soulagé ! L'intelligence de cette belle rousse presque sexy, est incomparable, quasi lumineuse.

Elle m'aide à découvrir la planète de l'échec programmé. En effet, malgré son QI, malgré ses rondeurs avantageuses, malgré son regard bleu turquoise, elle n'a pas réussi à mettre de couleur dans sa vie. Ce doit être dur une vie ratée ...Dix ans avec un mec qui l'a humilié à chaque sortie publique, chaque réunion de famille. Dix ans de rêves en fumée, de silences improvisés, d'attentes interminables. Clara est libérée ! Je me dis que maintenant, après cet énorme ratage, elle va prendre son envol, revoir ses jugements, compter et dompter ses erreurs ...je me trompe sur toute la ligne ! Elle est là, face à mon attention particulière, elle me dit : "Je suis sûre qu'il va revenir !" Alors, je me demande comment on peut être aussi douée pour donner aux autres, et n'avoir aucun talent pour s'avouer une vérité qui saute au visage. Une grande âme qui perd pied face à l'amour, à s'en rendre conne, à ne plus savoir quoi faire d'autre, que d'offrir son impuissance à celui qui la mène, comme on mène une vache au champ ! Ah l'amour, si proche du nirvana dans le partage, et du chaos dans l'isolement. Clara, dans un moment de lucidité, me demande si je veux l'accompagner chez elle après le café. C'est un grand oui pour moi, sans arrière pensée aucune. Elle me fixe de ses yeux magnifiques, elle sourit et me lance : "C'est 50 euros la pipe et 100 l'amour !"  Après tout, je n'ai rien à faire, je veux bien être son nouveau client. "Tu prends la carte bleue Clara ?"

Yoooooooooooo !!!






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